Au rez des choses | Caroline Loncol Daigneault

Des lettres tombées au sol, je fabrique un blason. Aux auteurs, je lance les gilets, distribue les trousseaux. La chasse aux infinitésimaux est ouverte et parcellaire.

Des expositions, des événements, ce sont les sous-textes qui m’appellent. Les préparatifs, alors que la poussière se soulève, ou les creux, alors qu’elle retombe.

Dans la galerie, les studios, le hall ou les bureaux, j’irai vers l’infra. Dans ma mire, la fabrication de l’œuvre et son histoire résiduelle, le contexte de son apparition et de sa disparition, à travers les gestes et les paroles des artistes, des techniciens, des coordonnateurs, des employés, des passants et des auteurs disséminés dans le lieu.

En ce Laboratoire, je serai attentive à ce qui s’agite ou se repose au rez des choses et même dessous.

Biographie de l’auteure

Joyaux scandinaves

Caroline Loncol Daigneault : 17 February 2010 9 h 48 min : Caroline Loncol Daigneault fr

Loftslag — Óskar Ericsson

du 16 janvier au 20 février 2010


Nous nous plaisions à voir la stature d’un Viking dans la figure de l’artiste, Óskar Ericsson. En dépit des foulards noués au cou, des chemises aux tissus délicats, et surtout des chaussettes retenues par des élastiques sur le galbe des mollets, la verve d’Óskar gonflait notre imagination de poncifs scandinaves. Tant et tant que dans la cuisine, le bois de la table et le bois du sol ont craqué, se sont pliés et se sont recourbés pour former la coque d’un navire sur une mer fougueuse. « Ô,Óskar, dis-nous combien l’Islande est saisissante, comme la mer et la glace côtoient le feu! » « Oui, disait-il, venez tous visiter ce pays de merveilles où la glace côtoie le feu. » Et le voilà, Óskar en pleine mer, chantant à gorge déployée, buvant de l’eau salée, et des soupes de courges brûlées. Oskar prenant des bains de glace dans la mer d’Islande.

On tire le rideau.

Óskar est parti.

Je retrouve quelques gouttes de potage sur le châssis de la fenêtre et, derrière le rideau, cette exposition silencieuse : Loftslag. « Le chant de l’air » dit-il.

Chaque orifice de la galerie est obturé par de lourdes tentures noires. Refermée sur elle-même, la grande salle froide et sombre contient deux bancs en son cœur et, en lisière, trois immenses et lentes images littorales. Nulle rencontre fulgurante de la glace et du feu, mais en tons de gris, le ciel, la mer, et l’aile d’un oiseau mort.


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M o u v e m e n t s   d e s   c o r p s

Dans l’alcôve, le « chant de l’air » se prend dans les plumes dressées d’une mouette morte, renversée sur le bord de la route, nous cachant la mer.

Reportée dans la grille de mes rêves, l’image : trois chiens affalés, lovés les uns sur les autres. L’un d’eux mourant, côtes à découvert, longs os blancs vers le ciel (comme des doigts dans la clarté crue).

Sur le châssis de la fenêtre, une aile, un os

autour et dehors, un bassin de lumière ondoie

écartèlement de la main qui se défait en poussière.

Hérissée en palissade, la mort

est faite de mouvements involontaires.

Dans le creux de la galerie, la projection vidéo The Birds of a Feather est la suivante. Jusqu’à mi-hauteur de l’image et en toute sa largeur, de longues plumes grises enchâssées les unes dans les autres font écran divisent l’espace de la route (sa circulation longitudinale) de l’espace de la mer (ses bordées transversales). La caméra est déposée au sol, contre l’oiseau. Elle en cadre l’aile de si près qu’on la croirait logée dans le corps même de la mouette morte. Deux corps inertes imbriqués l’un dans l’autre. Berceuse.

Dans l’angle mort, la caméra détaille passivement le mouvement des choses visibles, invisibles.

L’objectif se serre sur l’aile qui frémit lorsque le vent s’y prend. Le passage des voitures crée de violents courants d’air qui la replient, la désarticulent presque. Les plumes s’élèvent brusquement puis se rabattent. On entend leurs bruissements, les voitures, des pas dans la gravelle, les oiseaux de mer et, confusément, les aboiements d’un chien.

Avant le rêve, couchée sur le sol de la galerie, je tourne mes côtes vers le ciel.

Le verre s’entrechoque, l’air s’engouffre.

Ni protectrice ni menaçante

l’aile large

se fait paravent

dissimule et montre à la fois.

Dans son giron, je desserre le poing et souffle sur mes doigts entrouverts.


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M o u v e m e n t s   d e   l ‘ a i r

Sur le mur le plus long, une fenêtre à meneaux
trois sections grillées de verre sur un ciel
faussement traversé de nuages.

(Ou serait-ce la galerie, gigantesque vaisseau, qui s’avance?)

Trois chambranles désaccordés tanguent
Trois fenêtres identiques, légèrement décalées
forment bout à bout une même image, un ciel composé

Il ne nous est pas offert dans la continuité le ciel d’Islande, mais en maillons. Chaque bille du mandala : un nuage qui se mord la queue.

Dans la noirceur de la galerie, les nouvelles masses nuageuses pénètrent par la droite, dans la lumière, puis circulent d’un carreau à l’autre pour s’annihiler dans le noir, à l’extrémité gauche.

11 minutes 43 secondes : la vidéo referme sa boucle
rond de fumée, anneau factice
le tour de la terre, le tour du front
fonce l’éclisse bleutée
par le chas d’un hublot.

Comme pour chacune des œuvres de Loftslag, c’est le passage des oiseaux qui rend l’astuce manifeste. S’ils veulent traverser la séquence en entier, ceux-ci doivent s’inscrire dans le droit fil des nuages, sans quoi leur image est engloutie dans les sutures lâches de la fenêtre à meneaux.

Nous tenons la clef de la composition du ciel par le bout de l’aile.

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M o u v e m e n t s  d e s  e a u x

Óskar plie la mer en quatre puis la déplie
rabat le cours des eaux en une énigme
où la mer régurgite la mer.

Partage et multiplie l’eau sombre
du bout des doigts
humecte la plaie.

Daniel a vu juste : « l’Islande aurait pu s’engouffrer dans le trou sur lequel elle est posée » et rejoindre le cœur de la Terre.

Des deux côtés, les oiseaux s’élancent, se fondent et se noient dans les jointures de l’image.

« Quel est le plus profond, le plus impénétrable des deux : l’océan ou le coeur humain? »

Je serre le poing encore une fois le déplie et ne remarque rien. Il y a longtemps que les eaux se sont retirées dans les lignes de ma main. Pourtant, lorsque le bureau est très calme, il m’arrive de deviner leur ressac, passant de l’ongle au poignet. Tout comme je reconnais le sel qui se dépose sur chacune des touches du clavier.

« Je te salue vieil océan! »


Au rez des choses | Caroline Loncol Daigneault

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Les eaux dormantes

Caroline Loncol Daigneault : 3 January 2010 21 h 15 min : Caroline Loncol Daigneault fr

On imagine une nappe de temps, un intervalle entre les expositions où la galerie est peut-être vide. Dans la noirceur des eaux, il y a les ondulations, les déplacements sourds et lents des fibres. Les corps se déposent, descendent jusqu’au fond, puis remontent avec l’énergie patiente d’un fil se pressant contre la pierre.

À l’intérieur de cette vision embuée, les signes subtils se reformulent, se renouent autrement et par tous les bouts. Des marques fines, presque imperceptibles s’épanouissent sous la semelle : fentes obvie, clous obtus, stries de gras, taches de faon, cercles doubles, riz coincé, pain de mousse, bois poncé.

Au loin, le grincement des charriots, des outils, des échelles. Encore plus loin, le grésillement des ampoules.

C’est tout un plan à traverser, toute une surface à déchiffrer : le sol de la galerie et ses eaux dormantes. Les pieds humides s’avancent sur les lattes qui se déchaussent, qui s’enfoncent, se soulèvent et se retournent… comme des pierres.

Il y a aussi la lumière qui ruisselle par tous les puits et qui s’enroule autour des pilastres. Quelques minutes, à peine huit, du Soleil à la galerie, et c’est l’immense espace parcouru qui vient s’imprimer ici, se répandre sur la scène mouvante.

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