du 16 janvier au 20 février 2010
Prologue
« Appelez-moi Oscar. » Je porte, sur des documents officiels qui n’ont plus cours aujourd’hui, le nom de Joseph René Oscar Daniel Canty. Je ne m’y suis jamais vraiment reconnu. Joseph vient de Nazareth. René, qui vient de Lachine au Québec, est mon père. Et bien qu’à chaque mois, le nom d’Oscar réapparaisse en entête de mes relevés bancaires, il ne colle toujours pas. J’en ai hérité de mon parrain, qui aurait assuré ma garde en cas du décès de mes parents. Cela n’est pas arrivé. Aujourd’hui, j’écris, j’aime la lecture et les bains chauds. Ces inclinations peuvent s’exercer partout. J’ai longtemps voulu louer une chambre d’écriture dans un navire marchand, et traverser l’Atlantique d’Halifax à Reykjavik, en lisant et en écrivant. Cela non plus n’est pas arrivé. Pour les besoins de ce texte, appelez-moi Oscar. Oscar vit en Islande.
Dans l’ordre de l’alphabétisation, les Islandais sont le premier peuple du monde. Mon Grand Guide m’apprend qu’en Islande, les entrées du bottin téléphonique sont répertoriées selon la première lettre des prénoms. En Islande, on est toujours la fille, dottir, ou le fils, son, de son père. Me voilà rebaptisé selon la plus pure tradition chrétienne. Rainarsson, Óskar Daniel, que sais-tu sur toi?
1/
Quand tombe la nuit éternelle, les eaux d’Islande, qui fument comme des cheminées, me réchauffent l’intérieur. L’eau de sources naturelles coule dans la tuyauterie de mon loft de Reykjavik. J’habite, sur une île volcanique, un ancien espace industriel. Au 19e siècle, les enfants roulaient ici des balles de neige, et sculptaient des glaçons. Les projectiles des fées et les nez de trolls étaient vendus en paquets d’une douzaine aux touristes victoriens. Ce n’est pas vrai. Souvent, je rejoins le voisinage, en petite tenue, aux sources du coin. Nous sommes la population la plus lettrée de la terre, et nous aimons parler de tout et de rien, en prenant un bon bain chaud.
Le pays est perché en équilibre sur la faille balafrant l’Atlantique. Jules Verne raconte que l’Islande est un météore tombé du ciel, qui flotte sur un trou sans fond, qui mène jusqu’au centre de la terre. Le Capitaine Symnes, qui n’a pas tant voyagé, dit la même chose. Ce sont des histoires, et elles ne tiennent pas à grand-chose. Force est de reconnaître que beaucoup de vérités sont seulement métaphoriques. On m’a averti, dès la plus tendre enfance, que mon pays pourrait un jour sombrer comme un navire. Les choses, si jamais elles arrivent, prennent du temps à arriver. L’économie s’est effondrée avant que le pays ne coule vraiment. Et ce sont les banquiers qui ont fait sombrer l’Islande, non pas un cataclysme à la Jules Verne.
L’Islande aurait pu s’engouffrer dans le trou sur lequel elle est posée, comme le bouchon soudainement trop petit d’une baignoire. À cela, nous étions préparés. Nous possédons le meilleur système d’évacuation du monde. Il n’y a pas si longtemps, je pouvais me voir, tiré du bain, encore en maillot, tournoyant en hélicoptère de secours au-dessus du typhon, en route vers l’Angleterre, où les banques sont nombreuses et puissantes, et où il n’y a malheureusement de plage qu’à Brighton.
Le plancher des vaches se fait difficilement oublier, par ici. Je n’habite pas non plus une ancienne boucherie. Dans mon loft auto chauffant, je n’ai pas même besoin de porter de pantoufles. Je peux lire, ou regarder passer les nuages, nu-pieds, et la tête haute. Trois fenêtres industrielles, divisées en vingt-sept carreaux, encadrent le ciel d’Islande. Les daylight factory windows, comme le cours de la bourse, sont une invention anglaise, qui peut s’appliquer à n’importe quel ciel. En attendant le retour de la nuit éternelle, on trouve très bien à s’occuper.
2/
Quand on parle la plus vieille langue vivante de la planète, il est possible de poser des questions aux dieux païens. Un 21 décembre, Odin naît d’un dieu et d’une géante. L’Islande n’est pas encore fondée, et il peut garder son nom. (Ce conte se passe dans une contrée limitrophe). À la naissance du petit dieu, ses parents allument une chandelle. Tant que son feu brûlera, il vivra. Ce n’est pas très pratique, mais c’est beau. Ód, le furieux, est poète, in.
Le temps commence, et les embêtements aussi. Quelques siècles passent. Un soir de fête, Odin apparaît, en haillons d’Ulysse, au pied du premier des rois chrétiens. Il découvre la chandelle qu’il protégeait des grands vents, raconte son histoire dans la lumière vacillante de sa flamme, la souffle. Il la pose au pied du roi, puis se retourne et disparaît dans la tempête d’où il est venu. On reprend allégrement l’orgie. Au matin, quelques fêtards attardés suivent ses pas dans la neige. Ils retrouvent la dépouille du vieil homme à un pas des murs du palais, la main ouverte sur une poignée de flocons. Odin, mon vieux, pourquoi as-tu fait ça? Maintenant, les gens se plaisent à croire qu’ils ne croient plus aux fables.
This world is not my home. La noirceur est dans l’air. Prends sur toi, Óskar. Quatre mois de l’année, la nuit éternelle recouvre le pays. Souvent, je rejoins le voisinage au bar du coin. Nous chancelons ensemble jusqu’au bain de minuit. Par ici, nous avons tous eu vent de soirées alcooliques qui se sont soldées en suicide. L’alcool coule vers les cœurs. Les vapeurs éthyliques sont une bien piètre procédure d’évacuation aérienne. « Un autre verre, cher Symnes, avant de larguer les amarres? C’est Jules qui vous l’offre. » Trinquons à ceux qui croient que dieu est bel et bien mort, quelque part au 19e siècle (sans doute à proximité de Manchester, England), et que l’accès au ciel nous est coupé jusqu’à la fin du monde. Et souhaitons-leur d’apprendre qu’il vaut souvent mieux rester chez soi, dans la chaleur de son foyer, que de se poser des questions qui tournent à vide.
3/
Les Islandais ont de tout temps été de grands voyageurs. Vous souvenez-vous des écarts des Vikings? L’arrivée de Dieu a changé leur cœur guerrier, dit-on. L’Irlande est à une lettre près de l’Islande. Dans les histoires d’autres moines que lui, à cinq cents ans de distance, Saint-Brendan, cousin d’Ulysse, et saint irlandais, vogue avec sa suite jusqu’en Islande, dans un coracle de bois et de cuir tressé. Il se lie d’amitié avec un chien du Groenland, se construit une cabane de pêche dans un coin d’Amérique. Les vacances durent sept ans. Cela non plus n’est pas tout à fait vrai.
Paraît-il que le roman moderne a été inventé dans les parages. Au temps d’Ulysse, on n’avait encore que des chants. Les sagas racontent en prose les exploits d’anciens rois, qui sont déjà, un peu, des antihéros. Harald, l’impitoyable, imagine, en Robert McNamara de naguère, un stratagème incendiaire. Notons que sa saga compte 666 lignes. Une nuée d’oiseaux, des brindilles enflammées entre leurs becs, est lancée au-dessus des murailles d’une ville imprenable. Ça me rappelle le sifflement, autrement chantant, des bombes dans le ciel de Tokyo. Par ici, on taille des histoires de tout bois. Je n’en tire aucune fierté. Je plains plutôt les pantouflards de la ville assiégée. Le conte d’Harald, malheureusement, se déroule loin de l’Islande. Une route unique enceint les villes du pays, qui font toutes face à la mer. Par ici, le chant apaisant des vagues aurait suffi à convaincre les oiseaux de dévier leur vol, d’abandonner leurs armes. Une petite vapeur remonte des eaux. La guerre est finie. Une mouette écrasée au bord du chemin suffit à nous rappeler que toutes les procédures d’évacuation ne réussissent pas. Les oiseaux ont raison d’embrasser le large.
4/
Autres temps, autre histoire. Lors d’une partie de pêche à Vinland, l’équipage d’Érik le Rouge rencontre un couple d’athlétiques hermaphrodites en combinaison une pièce, genre patineurs de vitesse, version peau de phoque. À la course, ils guident les aventuriers autour de la côte, font du surplace en attendant que ces hommes casqués cornus, chargés de haches, les rattrapent. Puis les coureurs d’élite disparaissent d’où ils sont venus, comme s’ils n’avaient jamais existé. On sait que les Vikings étaient de preux guerriers, mais on oublie souventes fois qu’ils étaient de grands littérateurs, et qu’une partie de pêche n’est pas une guerre d’extinction. Les Béothuks, qui ne connaissaient ni le téléphone, ni les Olympiques d’hiver, habitaient Vinland, qui est aussi Terre-Neuve-Newfoundland, et qui dans leur langue portait un autre nom encore. Aujourd’hui, eux non plus n’existent plus, et ce n’est pas la faute aux Vikings.
L’Islande, comme le savaient déjà Jules et le capitaine, a été et demeure pays de science-fiction, qui, on le sait, présente certains traits de parenté avec la fin du monde. À la première occasion, l’armée américaine, toujours à la fine pointe du progrès, a installé une base nucléaire sur un isthme de l’île. La terre est un astre flottant dans une nuit éternelle, et en son cœur, comme en celui de tout astre, brûle une fournaise atomique. L’Islande est depuis la nuit des temps voisine d’Amérique. Oublions nos différences, et trinquons à nos heureux voisinages!
5/
L’alcool me monte à la tête, et je deviens dramatique. Il est temps de rentrer à la maison. Rien comme un bon bain chaud pour se replacer les idées. Un jour, quand nous ne serons plus de ce monde, les vagues recouvriront les vagues, et l’Islande sombrera dans l’Atlantique. Je pose un disque d’Otis Redding sur la platine. « (Sittin’ On) The Dock of the Bay ». Père prêcheur dans une base militaire américaine. Tiens donc. Mort, un avion écrasé en plein lac, un 10 décembre 1967. Trémolo. J’ai les deux pieds sur terre. Je me déshabille au pas du bain. Frissonne. Les continents tressaillent. Pourraient sombrer. Des nuages, parfois un oiseau, passent par la fenêtre. Lui s’appelait Otis. Je m’appelle Óskar. Je glisse dans les eaux chaudes, ferme doucement les yeux dans la nuit éternelle. Le miroir des vagues ressemble à un livre ouvert. La fin du monde est bien trop lointaine. Elle n’est bonne qu’à rêver.